En vrac et contre tous

Sorties

Zéro circulation, chaussée sèche et dégagée, soleil radieux de mars.
Quinze minutes et j’y étais.
Ignoré, le commis à l’entrée qui souhaite la bienvenue comme les vieux prient dans les lieux de culte : sans conviction.
Trouver le truc, sans aide, surtout éviter les gens, leurs gentillesses hypocrites.
Trouvé!
Merde, une dame : "Tout va bien monsieur ? Pas besoin d’aide?"
Jouer le jeu : "Je crois que c’est bon, mais puisque vous y êtes, ce truc est bien compatible avec cette autre truc?" - "Tout est Bluetooth, monsieur, je vous souhaite une bonne journée" - "...."
Vite, payer et sortir.
File d’attente, merde!
Alerte stridente qui déchire les tympans. Aucun risque qu’ils l’éteignent vite.
- "Monsieur… pourriez-vous prendre le truc dans vos mains ? L’alerte c’est parce que vous l’avez déposé sur le comptoir..."
J’ai toujours eu l’art de passer inaperçu.
Si elle avait été ici, elle se serait bien payé ma tête… et elle aurait eu bien raison.
Pourquoi je souris comme un âne ?

Ear buds bien vissés, yeux baissés, tête rentrée dans les épaules.
Ne pas regarder les gens, surtout ne pas croiser leurs regards, ne pas leur donner l’occasion de me reconnaître, de me raconter leurs problèmes.
Encore quelques mois et j’en aurai fini. Sans regrets. Huit ans c’est long, trop long.
Mauvais choix de musique, trop lent et triste. Besoin de rythme et d’énergie. Je sentirais moins mes jambes meurtries. La flemme de chercher mieux.
Le soleil est bon, le vent est insidieux. La chaleur cède la place au froid.
La musique est constamment interrompue par des alertes sur mon téléphone. M aurait-elle sentie que je suis sorti de chez moi ? Elle a un 6e sens. À chaque coup d’oeil, je retiens mon souffle. Pas M, Pas M, Pas M...
Pas envie de la revoir, pas envie de son flirt vulgaire et grotesque comme l’autre soir. Prétextant une ecchymose sur la cuisse, elle relève sa robe jusqu’au nombril pour me montrer. Sans culotte… VRAIMENT???
Pas M, Pas M, Pas M...
Aucune n’est M
Je respire mieux.
Je repense à elle, j’ai bien fait de sortir. J’aurais été méchant. Comme j’ai été déjà. Mais je veux plus. Elle mérite pas. Elle mérite mieux. Elle mérite le bon côté de moi. Celui qu’elle sait si bien trouver.
Pourquoi elle s’entête ? Pourquoi elle comprend pas ? Je veux juste qu’elle ouvre ses yeux. On peut voir la réalité et aimer la vie. J’y arrive bien moi.
Je sais la faire sourire, rire aussi. A-t-elle déjà oublié?
Il y a deux côtés à toute médaille ! Il faut juste pas l’oublier, pas le nier. Elle peut comprendre ça ? L’accepter ? Ça lui arracherait la gueule?
C’est important, pour moi, partager mon point de vue. Besoin qu’elle l’accueille. Parce qu’elle compte pour moi. Si elle était n’importe qui, je ne lui parlerais même pas, sinon que de la pluie et du beau temps.
Elle rejette en bloc, bouche ses oreilles, nie, renie.
Bon… ça fait partie de son charme, de ce qui me charme, cette tête de cochon ! Sans ce charme, elle n’est pas elle.
J’essaie même pas de la convaincre, de toute façon. Pourquoi je me suis autant énervé ? On sait parler de tant d’autres choses. Bon, elle avait qu’à pas demander. Demander de tout raconter.
Elle s’inquiétait, elle voulait changer mes idées. Parce qu’elles les imaginent encore plus noires qu’elles le sont en réalité. Elle demandait sans doute que je lui parle des autres choses. C’est moi qui ai mal compris, je pensais qu’elle voulait que je lui nuance mes idées moins brillantes, celles que j’ai parfois. Elle voulait juste que je les oublie, que je réalise qu’elles sont inutiles. Rien ne sert de broyer le noir. Je le broyais pas, je l’évacuais. Léger malentendu.
Enfin chez moi.
Je vais lui faire signe. J’espère qu’elle sera là…

Ils ont choisi le fast food à 5 minutes de la maison.
J’ai failli suggérer d’y aller à pied, mais mes jambes...
Encore du fast food, je compte plus les kg.
La serveuse me fait un large sourire.
Tout le monde, mes collègues, et eux aussi, pensent qu’elle en pince pour moi.
Elle est mignonne. Toute menue. Fesses rebondies. Seins mini. Chevelure foncée, bouclée. Racines méditerranéennes...
Elle a cette façon de m’amener à parler, de tout et de rien, étincelle complice dans les yeux.
Je me fais piéger chaque fois.
Dès que j’embarque dans son jeu et que je me réchauffe : Vlan ! Réplique mouillée d’acide glacée.
Un jour, je la croiserai en dehors de son boulot.
Ce jour-là… elle aura droit au grand jeu.