En vrac et contre tous

Vain

Préambule
Les plus grandes leçons de vie ne sont pas nécessairement les plus longues, ni les plus complexes. Mon père, qui s’était fait une culture générale des plus impressionnantes sans aller à l’école et qui pouvait discourir sur à peu près n’importe quel sujet sans rater son coup, était, paradoxalement, un homme de peu de mots. Si bien que c’est sans en prononcer un seul qu’il m’a servi une des leçons les plus précieuses qui soient, leçon que j’applique régulièrement.

Bras de fer
Arrivés à l’adolescence, les jeunes hommes sentent le besoin de se mesurer à leur père. C’était mon cas il y a bien des années; le cas de mon cadet aussi, il y a deux ans à peine.

Mon père était un ancien béret vert lors de la WWII. Il avait appris à manier tous les types d’armes. Il était versé aux techniques de combats et tout le reste utile à une machine à tuer. Ce n’est donc pas un adolescent boutonneux, son sixième fils de surcroît, qui allait l’énerver en le défiant au bras de fer. Match après match, il bloquait patiemment mes efforts, me laissant me fatiguer, puis quand il sentait que je n’avais plus de force il rabattait mon bras très lentement. Ses victoires étaient indéniables. Jamais il ne les célébrait. Mon père avait le triomphe humble, imperturbable.

Comme le temps qui poursuit son oeuvre, jour après jour; qui renforce l’adolescent sans effort particulier de ce dernier et qui ramollit l’homme très mûr, contre sa volonté.
Avec le temps donc, je me fatiguais moins vite et il devait forcer plus.

Le jour vint où, sans que je n’arrive à le battre, j’étais capable de débloquer sa prise et de "lui en donner pour son argent". Inutile de dire combien je gagnais en assurance et en fanfaronnades, prédisant le jour prochain où ce serait sa main à lui, trois fois plus grosse que la mienne, qui toucherait le bois de la table de cuisine.

Un soir d’été, alors qu’il y avait plus de témoins qu’à l’habitude, j’ai défié mon père une dernière fois, confiant de connaître enfin la victoire. Lui, si décontracté en temps normal, me paraissait tendu. En déposant mon coude, main ouverte, nerfs et muscles crispés, souffle court, j' ai vu le doute dans ses yeux.
Il s’est installé, a pris ma main dans la sienne et une de mes soeurs, je ne me souviens plus très bien laquelle, a crié : "GO!".

Plus vif que lui et, j’osais le croire, plus confiant, j’ai fléchi son bras en une fraction de seconde ! Je n’en croyais pas mes yeux, j’étais déjà à mi-parcours… Mais, sans doute trop confiant et négligeant l’expérience du bonhomme, j’ai lentement perdu l’avance si rapidement gagnée. Si bien qu’au bout d’une minute qui me semblait pourtant une heure, nous étions revenus au point de départ, nos deux bras bien droits, nos souffles haletants.

Pendant une autre éternité, les seuls mouvements perceptibles étaient les tremblements de nos mains et nos gouttes de sueurs glissant de nos fronts.
Avec le passage de chaque seconde, mes chances de victoire augmentaient, j’en jubilais d’avance; impossible que le vieux ait plus de réserve que moi.
Alors j’ai osé le narguer en lançant : "On a un nouveau champion!"

C’est à cet instant précis que ça s’est passé. En un éclair, à peine le "on" prononcé, son bras a cédé. Mes lèvres n’avaient même pas encore commencé le "a" qu’il me restait moins de 25% de la trajectoire à terminer. Je gagnais ! Enfin ! De façon éclatante en plus!
Un moment historique, ça se savoure...
J’ai diminué la pression pour parcourir les derniers centimètres, lentement, triomphalement… "un"...
Comment!?!?!?!?!? ! "nou..."


-CLAC!!!!!!!!

Dans un fracas sans précédent, ma main, MA MAIN, a frappé la table du revers, scellant du même coup l’issue du dernier match de bras de fer entre nous. "veau champ..."

Le vieux renard, sans doute las d’affronter un adversaire ne lui arrivant pas à la cheville, avait décidé de faire la leçon. Relâchant sa prise un dixième de seconde à peine, il savait bien que mon inexpérience et ma sottise me feraient relâcher la mienne. Et c’est sans prononcer un mot, peut-être pour que la stupidité des miens éclate encore plus, qu’il m’a renversé d’un geste violent après m’avoir laissé croire que j’avais gagné; puis il s’est levé et a quitté tranquillement la table, muet comme une carpe.

You’re so vain
En racontant cette histoire, je ne peux m’empêcher d’avoir en tête le refrain de ce vieux succès de Carly Simon :

You’re so vain,
You probably think this song is about you
You’re so vain,
I’ll bet you think this song is about you
Don’t you?
Don’t you?
Don’t you?

Par ici la sortie
Il y a 6 mois environ, il est venu habiter avec moi parce que ça n’allait vraiment plus avec sa mère. Trop stricte, selon lui. Invivable, imprévisible, colérique, rancunière, injuste...
Il m’a fait la liste des défauts de sa mère dès le premier soir.
Ne pouvant le contredire (je ne l’ai pas divorcée sans raison après tout), je m’étais rabattu sur un laconique, mais néanmoins vrai : "C’est quand même ta mère, tout ce qu’elle fait c’est pour ton bien et tu lui dois le respect; donc je ne veux plus t’entendre sur ce sujet".
Il croyait venir en vacances chez moi. Il n’avait pas tout à fait tort.
Ce n’est pas le régime militaire chez moi, je n’y crois pas. Menant moi-même un vie peu structurée, je me verrais mal régenter la sienne.
Mis à part les règles élémentaires de savoir-vivre, je n’avais posé que deux conditions : 1- qu’il garde sa chambre et les espaces de vie commune dans une propreté raisonnable; 2- qu’il poursuive ses études jusqu’à obtention d’un diplôme (en gardant un comportement civique à l’école évidemment).
Il réussit bien, depuis ce temps, à l’école. Trop bien. Tellement bien que nul ne peut s’empêcher de regretter qu’il ne mette ni son intelligence, ni sa vivacité d’esprit à "bon escient".
Six mois qu’il utilise plutôt tout son talent à plier les règles, en trouver les failles et abuser de toutes les situations pour tester ma patience, celle de mes nombreux contacts et celle de l’ensemble du personnel de son école.
Aujourd’hui il m’a ridiculisé une ultime fois en ne se présentant pas au stage que je lui avais trouvé au sein d’un organisme communautaire dont je suis membre du conseil d’administration. Ajoutant l’insulte à l’injure, il m’a même texté en fin d’après-midi pour me demander d’aller le reconduire à son petit boulot d’étudiant dans un restaurant italien du quartier.

Pour toute réponse, je lui ai accordé une semaine pour trouver un autre endroit où habiter.